Biofilms bactériens et antibiorésistance : ce que les travaux de l’Institut Pasteur signifient pour les patients atteints de Lyme long

Il existe des découvertes scientifiques qui, à première vue, semblent très éloignées du quotidien des patients. Celle-ci n’en fait pas partie. Les travaux publiés par des chercheurs de l’Institut Pasteur sur les biofilms bactériens et leur rôle dans l’antibiorésistance touchent directement à des questions que des milliers de patients atteints de Lyme long posent depuis des années : pourquoi les traitements ne fonctionnent-ils pas toujours ? Pourquoi les bactéries peuvent-elles persister malgré des cures antibiotiques conformes aux recommandations ? Pourquoi certaines infections ne ressemblent-elles pas aux infections « classiques » que la médecine sait traiter ?

Ces travaux n’apportent pas encore de réponse définitive à ces questions. Mais ils apportent quelque chose d’essentiel : un cadre scientifique rigoureux pour commencer à y répondre sérieusement.

Ce qu’est un biofilm, et pourquoi cela change tout

Pour comprendre l’importance de ces recherches, il faut d’abord se défaire d’une image trop simpliste des bactéries. Dans les manuels scolaires, une bactérie est un organisme unicellulaire isolé, flottant librement dans un milieu biologique, identifiable et ciblable par un antibiotique. Cette représentation existe depuis près de 150 ans. Elle est commode. Elle est surtout incomplète.

Les bactéries sont des microorganismes capables de se rassembler en communautés et, lorsque cela arrive, de former un biofilm : un écosystème qui peut notamment les protéger des agressions extérieures.  Cette organisation n’est pas anecdotique : c’est un mode de vie adopté par une grande partie des bactéries pathogènes dans des conditions défavorables, précisément lorsqu’elles sont sous pression, notamment sous l’effet des antibiotiques.

Au sein d’un biofilm, les bactéries produisent une matrice extracellulaire complexe, composée de polysaccharides, de protéines et d’ADN extracellulaire. Cette matrice forme une structure tridimensionnelle dense qui joue un rôle actif dans la protection des bactéries qu’elle abrite. Elle régule les échanges avec l’environnement, filtre certaines molécules, et maintient des conditions physico-chimiques favorables à la survie bactérienne. À l’intérieur de cette structure, les bactéries modifient profondément leur comportement : elles ralentissent leur métabolisme, modifient l’expression de leurs gènes, et développent des comportements collectifs coordonnés via un système de communication chimique appelé le quorum sensing. En d’autres termes, une bactérie en biofilm n’est plus du tout la même entité qu’une bactérie libre.

Les chercheurs de l’Institut Pasteur étudient les stratégies d’échappement thérapeutique favorisant la résistance, notamment au sein des biofilms, définis comme des communautés de microbes qui s’agrègent et s’attachent à une surface vivante ou inerte, en produisant une matrice protectrice de substances visqueuses. Institut Pasteur

Les mécanismes précis par lesquels les biofilms favorisent l’antibiorésistance

C’est ici que les travaux de l’Institut Pasteur deviennent particulièrement instructifs. Dans une étude publiée en mars 2023 dans la revue Communications Biology, des chercheurs de l’Institut Pasteur et de l’Université d’Hokkaido ont mesuré les effets de traitements répétés chez la bactérie Escherichia coli. Ils ont démontré qu’appliquer des doses répétées d’un antibiotique sur le biofilm de ces bactéries non seulement ne permet pas leur élimination, mais entraîne aussi le développement de leur résistance à cet antibiotique. Le même traitement appliqué à des bactéries libres conduit, lui, à une forte mortalité sans développement de résistance. La différence n’est donc pas dans la bactérie elle-même, mais dans son mode d’organisation.

Plusieurs mécanismes expliquent ce phénomène :

  • La matrice extracellulaire constitue une barrière physique et chimique qui ralentit considérablement la diffusion des antibiotiques. Certaines molécules thérapeutiques sont neutralisées avant même d’atteindre les bactéries cibles. Les microbes d’un biofilm peuvent être 100 à 1 000 fois plus résistants aux antimicrobiens qu’à l’état libre. 
  • Les biofilms contiennent une proportion significative de bactéries en état dormant, qui ont réduit leur activité métabolique au minimum. Or la grande majorité des antibiotiques agissent sur des processus cellulaires actifs, comme la synthèse de la paroi bactérienne ou la réplication de l’ADN. Des bactéries qui ne se divisent plus deviennent de fait insensibles à ces mécanismes d’action. Elles survivent au traitement, puis reprennent leur activité une fois la pression antibiotique levée.
  • La résistance accrue observée s’expliquerait par un taux de mutation élevé, une capacité accrue d’adhésion et une tolérance protectrice associées aux biofilms. Biologiste365 Des mutations spécifiques, absentes des populations de bactéries libres soumises aux mêmes traitements, sont rapidement sélectionnées au sein des biofilms.
  • Tout ce qui va stresser les bactéries va favoriser les transferts horizontaux, notamment dans les biofilms où les bactéries sont concentrées. Institut Pasteur Ces transferts horizontaux de gènes, dans lesquels les bactéries échangent du matériel génétique incluant des gènes de résistance, sont massivement accélérés au sein de la matrice. Les chercheurs ont identifié des contrôles génétiques favorisant la formation des biofilms, suggérant que cibler cette étape pourrait être une approche pour limiter la transmission de la résistance aux antibiotiques. Institut Pasteur

Le biofilm agit donc comme un véritable accélérateur évolutif, dans lequel les résistances se développent et se propagent bien plus vite que dans une population bactérienne libre.

Un enjeu qui dépasse largement les infections nosocomiales

On associe souvent les biofilms aux infections hospitalières, aux cathéters, aux prothèses. Les biofilms formés à la surface des muqueuses ou de certains dispositifs médicaux sont très difficiles à éliminer, ce qui augmente considérablement les risques d’infection. Ils seraient impliqués dans plus de 60 % des infections acquises à l’hôpital. Institut Pasteur C’est une réalité bien documentée et préoccupante.

Mais réduire la problématique des biofilms aux seules infections nosocomiales serait une erreur. Les mécanismes décrits dans ces travaux concernent potentiellement toutes les situations dans lesquelles une bactérie pathogène est soumise à une pression antibiotique répétée sans être éliminée : c’est-à-dire précisément les situations d’infections persistantes, que la médecine peine encore à modéliser et à traiter.

Le lien avec Borrelia et le Lyme long : une hypothèse sérieuse

C’est ici que ces travaux prennent une résonance particulière pour la communauté des patients Lyme. Depuis plusieurs années, des équipes de recherche internationales documentent la capacité de Borrelia burgdorferi, la bactérie responsable de la maladie de Lyme, à adopter des formes morphologiques très différentes de la forme spirochète classique. Parmi ces formes atypiques, on distingue notamment :

  • Les formes kystiques, ou formes rondes, dans lesquelles la bactérie se replie sur elle-même et réduit son activité métabolique au minimum
  • Les formes sans paroi cellulaire, appelées formes L, qui échappent aux antibiotiques ciblant la synthèse de la paroi
  • Les structures agrégées, proches des biofilms, dans lesquelles plusieurs bactéries s’associent au sein d’une matrice protectrice commune

Ces formes ont été observées en laboratoire dans plusieurs études, et certaines recherches suggèrent leur existence possible dans des tissus humains prélevés sur des patients présentant des symptômes persistants malgré un traitement antibiotique standard.

Il faut être précis sur ce point : le rôle exact de ces formes dans la physiopathologie du Lyme long reste débattu, et les preuves directes chez l’humain demeurent insuffisantes pour en tirer des conclusions thérapeutiques définitives. Mais dans le contexte scientifique ouvert par les travaux de l’Institut Pasteur, les écarter sans investigation sérieuse n’est plus défendable. Ces travaux offrent précisément le cadre mécanistique qui manquait pour explorer ces hypothèses avec la rigueur qu’elles méritent.

Ce que cela change pour la compréhension du PTLDS

La reconnaissance du Lyme long, ou PTLDS (Post-Treatment Lyme Disease Syndrome), par la Haute Autorité de Santé constitue une étape importante. Elle valide officiellement que des patients peuvent présenter des symptômes persistants et invalidants après une infection à Borrelia, même après un traitement antibiotique conforme aux recommandations. C’est une avancée réelle.

Mais cette reconnaissance reste incomplète tant qu’elle ne s’accompagne pas d’une volonté d’explorer sérieusement les mécanismes biologiques qui sous-tendent ces symptômes. Les travaux de l’Institut Pasteur rappellent une réalité que les patients connaissent bien : une infection ne se traite pas toujours de la même façon selon que la bactérie est libre ou organisée en biofilm, active ou dormante, accessible ou protégée par une matrice. Continuer à appliquer un schéma thérapeutique conçu pour une infection aiguë à une situation clinique qui ne l’est manifestement plus, c’est s’assurer de rester dans une impasse.

Quelles pistes de recherche faut-il ouvrir ?

Les implications pratiques de ces avancées sont concrètes. Plusieurs axes méritent d’être développés en priorité :

  • Caractériser précisément les formes atypiques de Borrelia dans des prélèvements tissulaires humains, en utilisant des techniques d’imagerie et de biologie moléculaire adaptées
  • Évaluer l’efficacité de stratégies thérapeutiques ciblant spécifiquement les biofilms, notamment des combinaisons d’antibiotiques, des agents dispersants ou des molécules capables de perturber le quorum sensing
  • Explorer des approches combinées agissant simultanément sur les bactéries en phase active, les formes dormantes et la matrice extracellulaire
  • Développer des alternatives thérapeutiques comme la phagothérapie, les peptides antimicrobiens, les combinaisons de médicaments ou les anticorps bispécifiques, dans le cadre d’une réflexion élargie aux infections persistantes
  • Étudier le rôle de l’inflammation chronique de bas grade induite par les biofilms dans la genèse des symptômes persistants, en particulier la fatigue, les douleurs diffuses et les troubles cognitifs
  • Intégrer l’expérience clinique des patients dans la construction des protocoles de recherche, car ce sont eux qui, depuis des années, signalent des patterns que la médecine peine encore à modéliser

Des raisons concrètes d’espérer

Derrière ces publications scientifiques, il y a des centaines de milliers de personnes qui attendent, souvent depuis des années, une prise en charge réellement adaptée à leur situation. Mais il y a aussi, aujourd’hui, des raisons concrètes d’espérer.

Le programme de recherche lancé par l’INSERM, avec ses cohortes prospectives suivies sur plusieurs années, représente une opportunité réelle de changer la donne. C’est précisément ce type de dispositif scientifique rigoureux et de longue haleine qui permettra d’explorer sérieusement les mécanismes évoqués dans cet article : formes persistantes de Borrelia, structures de type biofilm, inflammation chronique, réponses immunitaires atypiques. Nous espérons sincèrement que ces axes figureront parmi les priorités de ce programme, car ce sont eux qui ouvriront enfin la voie vers des thérapeutiques adaptées aux patients atteints de PTLDS.

En attendant ces avancées, les patients sont en stand-by. Pas résignés, mais en attente d’une science qui les rejoigne là où ils en sont. Les travaux de l’Institut Pasteur sur les biofilms montrent que cette science progresse, que les bonnes questions commencent à être posées, et que des réponses ne sont peut-être plus si loin.

Source : https://www.pasteur.fr/fr/journal-recherche/actualites/biofilms-formes-bacteries-peuvent-favoriser-emergence-antibioresistances?gad_source=1&gad_campaignid=23002299786&gbraid=0AAAAAD3JwGrdu9vHL7yka6pcvkIq_jjVo&gclid=Cj0KCQjwmunNBhDbARIsAOndKpmQTU0Xzt5-NbgPFQz0QlQRBL4GUrjYbUhqzj7y-sfmvlzeMy6ISDUaAi1-EALw_wcB