La « tiquothèque » de l’Inrae : quand la science participative change notre compréhension de la maladie de Lyme

Il y a des études qui font avancer la science discrètement, en ajoutant une pièce au puzzle sans faire de bruit. Et puis il y en a d’autres qui obligent à reconsidérer des certitudes qu’on croyait bien établies. Les travaux publiés en mars 2025 dans la revue Ticks and Tick-borne Diseases, issus du programme de recherche participative Citique coordonné par l’Inrae, appartiennent clairement à la seconde catégorie.
Ce que cette étude apporte n’est pas anodin : une cartographie inédite des bactéries responsables de la maladie de Lyme sur l’ensemble du territoire français, construite à partir de l’une des collections de tiques les plus importantes jamais constituées en France, et plusieurs résultats qui bousculent des idées reçues solidement ancrées dans la pratique médicale.
Une bibliothèque nationale de tiques, construite grâce aux citoyens
Tout commence en 2017, avec une idée à la fois simple et ambitieuse : demander aux personnes piquées par des tiques d’envoyer l’acarien au laboratoire de Champenoux, près de Nancy, plutôt que de le jeter. Depuis, plus de 40 000 tiques piqueuses d’humain sont arrivées dans les quatre congélateurs du laboratoire. Elles forment aujourd’hui ce que les chercheurs appellent une « tiquothèque » : une bibliothèque nationale de tiques, unique en son genre.
Plus de 26 000 personnes ont participé à ce programme de science participative. Elles ont envoyé des acariens collectés partout en France, en forêt bien sûr, mais aussi dans des parcs urbains ou des jardins privés, rappelant au passage que le risque de piqûre ne se limite pas aux promenades en milieu sauvage. La publication signée par Jonas Durand, ingénieur de recherche et « tiquologue » à l’Inrae, et quinze autres spécialistes de l’université de Lorraine, de l’Anses et de VetAgro Sup, est la première à analyser les pathogènes contenus dans cette collection. Elle porte sur 2 009 tiques récoltées jusqu’en 2019.
Sept espèces de tiques, dix-huit agents pathogènes
Grâce à une méthode développée à l’Anses permettant d’extraire l’ADN de chaque tique et de ses microbes pour détecter rapidement des dizaines de micro-organismes, l’étude a permis de recenser au total 18 espèces d’agents pathogènes dangereux pour l’être humain, dont 15 bactéries et 3 parasites. Sept espèces de tiques ont été identifiées, dont la très grande majorité appartient à l’espèce Ixodes ricinus, qui représente 94 % des échantillons. C’est cette espèce qui est le principal vecteur de Borrelia, la bactérie responsable de la borréliose de Lyme, laquelle touche, selon les chiffres officiels, plus de 30 000 personnes en France chaque année. Un chiffre que France Lyme considère largement sous-estimé : nos données font état d’environ 50 000 personnes atteintes en moyenne chaque année depuis huit ans. Cette sous-estimation s’explique en partie par le fait que l’érythème migrant, signe clinique pourtant considéré comme pathognomonique de la maladie, n’est pas toujours visible, pas toujours recherché, et pas toujours interprété correctement, ce qui conduit à des diagnostics manqués dès le stade précoce.
Un chiffre mérite également d’être souligné : 4,5 % des tiques analysées portaient au moins deux agents pathogènes simultanément. La co-infection, souvent évoquée par les patients et longtemps minimisée dans certains milieux médicaux, est donc une réalité documentée, et non une hypothèse marginale.
Une cartographie inédite des espèces de Borrelia : des implications cliniques majeures
C’est l’un des apports les plus importants de cette étude pour la pratique médicale. Parmi les 15 espèces de bactéries cartographiées, six appartiennent au genre Borrelia. Et leur répartition géographique n’est pas uniforme : elle varie significativement selon les régions, avec des conséquences directes sur le tableau clinique que présentent les patients.
Borrelia afzelii domine en Bourgogne, en Auvergne et en Occitanie. Cette espèce est classiquement associée aux manifestations cutanées, comme l’érythème migrant ou l’acrodermatite chronique atrophiante. En Bretagne et en Normandie, c’est Borrelia garinii qui est majoritaire, une espèce davantage associée aux atteintes neurologiques, la neuroborréliose. Cette répartition des espèces pourrait expliquer pourquoi les centres de référence des maladies liées aux tiques accueillent des profils de patients très différents selon leur région d’origine. Ce n’est pas une question de perception ou de variation diagnostique entre praticiens. C’est une réalité biologique, désormais documentée à l’échelle nationale.
Pour les cliniciens, ces cartes constituent un outil précieux. Savoir quelle espèce de Borrelia circule majoritairement sur son territoire permet d’anticiper les formes cliniques les plus probables, d’affiner le diagnostic différentiel, et potentiellement d’adapter la prise en charge.
La découverte la plus dérangeante : les larves aussi peuvent transmettre Borrelia
C’est sans doute le résultat le plus inattendu de cette étude, et celui qui mérite le plus d’attention. Jusqu’à présent, un principe semblait bien établi : les larves de tiques, au premier stade de leur développement, ne transmettent pas d’infection. Pour être contaminée par Borrelia, une tique devait d’abord se nourrir sur un animal porteur, ce qui n’était censé se produire qu’à partir du stade nymphe ou adulte.
L’étude de l’Inrae contredit directement cette certitude. Elle révèle que 7,3 % des larves analysées sont infectées par Borrelia. Deux hypothèses sont avancées pour expliquer cette contamination précoce : une transmission ovarienne, c’est-à-dire de la mère à ses œufs, ou une contamination lors d’un premier repas sanguin interrompu sur un animal porteur. Comme le résume Jonas Durand, les larves sont certes bien moins infectées que les adultes et les nymphes, mais le risque n’est plus nul et ne peut plus être écarté.
Cette découverte a des implications concrètes pour la prévention. Les larves mesurent environ un millimètre, ce qui les rend pratiquement invisibles à l’œil nu. Elles étaient jusqu’ici peu surveillées, précisément parce qu’on les considérait comme non dangereuses. Il faudra désormais revoir ce postulat, et intégrer les larves dans les messages de prévention destinés au grand public.
Ce que ces données signifient pour les patients atteints de Lyme long
Pour les patients atteints de formes persistantes de la maladie de Lyme, cette étude apporte plusieurs éléments importants.
Elle confirme d’abord la complexité microbiologique réelle de l’exposition aux tiques. Un patient piqué n’est pas simplement exposé à « une » bactérie dans un contexte uniforme. Il est potentiellement exposé à plusieurs agents pathogènes simultanément, à des espèces de Borrelia aux profils cliniques distincts, et dans des contextes géographiques qui influencent directement la forme que prendra la maladie. Cette complexité doit être intégrée dans l’approche diagnostique, ce qui est loin d’être systématiquement le cas aujourd’hui.
Elle soulève aussi des questions importantes pour les cas de diagnostic tardif ou erroné. Combien de patients ont été exposés à des larves infectées sans que ce risque soit pris en compte, simplement parce que le consensus scientifique de l’époque l’excluait ? Combien ont présenté des symptômes atypiques liés à une espèce de Borrelia peu documentée dans leur région, sans que le lien ait été établi ? Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles pointent vers des lacunes réelles dans le diagnostic et la prise en charge, que cette étude contribue à documenter de façon objective.
La science participative comme levier pour la recherche sur les maladies vectorielles
Il y a quelque chose de particulièrement significatif dans le fait que cette étude repose sur la contribution de plus de 26 000 citoyens. Ce modèle de science participative, dans lequel les personnes directement concernées deviennent actrices de la recherche, produit des données d’une ampleur et d’une représentativité géographique qui auraient été impossibles à obtenir par les seuls moyens des laboratoires.
C’est un modèle que France Lyme défend depuis longtemps, et que ces résultats valident de façon éclatante. La connaissance avance quand les patients, les citoyens et les chercheurs travaillent ensemble. La tiquothèque de Champenoux en est la démonstration concrète.
L’enquête se poursuit, et chacun peut y contribuer en vérifiant après une sortie en nature si une tique ne s’est pas fixée sur la peau, et en l’envoyant au laboratoire si c’est le cas. Chaque tique envoyée est une donnée supplémentaire. Chaque donnée supplémentaire rapproche d’une compréhension plus fine de l’épidémiologie de la maladie de Lyme en France.
Un élan scientifique à amplifier
Ces travaux de l’Inrae s’inscrivent dans un mouvement plus large de structuration de la recherche française sur les maladies vectorielles. Ils rejoignent, dans leur esprit et leurs implications, les travaux de l’Institut Pasteur sur les biofilms bactériens et les mécanismes de persistance de Borrelia, et ils appellent les mêmes conclusions : la maladie de Lyme est une réalité biologique complexe, variable selon les territoires, les espèces en cause et les profils des patients, et elle mérite une recherche à la hauteur de cette complexité.
Nous espérons que le programme de l’INSERM, avec ses cohortes prospectives sur plusieurs années, s’emparera de ces données géographiques et microbiologiques pour construire une recherche clinique réellement ancrée dans la diversité des situations vécues par les patients. Les cartes établies par l’Inrae ne sont pas seulement un outil épidémiologique. Elles sont une invitation à repenser, région par région, espèce par espèce, la façon dont on diagnostique, dont on traite, et dont on accompagne les patients atteints de PTLDS.
On attend la suite !
Source :
Sources et liens utiles
Retrouvez la publication officielle de l’étude sur le site de l’Inrae : https://www.inrae.fr/actualites/programme-citique-cartographie-especes-tiques-agents-pathogenes-quelles-transmettent
Vous avez été piqué par une tique ? Participez au programme CiTIQUE et envoyez-la au laboratoire. Chaque tique compte : https://www.citique.fr
L’application Signalement TIQUE est également disponible sur l’App Store et le Play Store pour signaler votre piqûre directement depuis votre téléphone.
