Quand les tests sont négatifs, l’enquête ne doit pas s’arrêter trop vite : ce cas clinique qui montre pourquoi la science doit aller plus loin
Un enfant atteint d’une épilepsie sévère et résistante aux traitements. Des années d’examens. Des analyses répétées qui reviennent négatives. Puis, finalement, la découverte d’agents infectieux grâce à des prélèvements et à des techniques beaucoup plus poussées.
Le cas clinique récemment relaté par Marc Gozlan dans Le Monde, à partir d’une publication scientifique parue en 2025, mérite toute notre attention. Non parce qu’il permettrait de tirer des conclusions générales à partir d’un seul patient, mais parce qu’il illustre de manière spectaculaire une difficulté que connaissent bien les patients atteints de maladies complexes : ce que l’on ne détecte pas avec un examen donné n’est pas nécessairement absent de l’organisme.
Il rappelle surtout une évidence : face à des symptômes sévères, persistants et inexpliqués, la science doit continuer à chercher.
Une simple griffure, puis des années d’errance diagnostique
L’histoire commence au Canada, en décembre 2016. L’enfant a deux ans lorsqu’un chat semi-sauvage le griffe au visage. Ses parents surveillent l’apparition des signes classiques de la maladie des griffes du chat, provoquée par la bactérie Bartonella henselae. Mais il n’a ni fièvre ni ganglions. L’épisode paraît sans conséquence.
Vingt mois plus tard, une petite plaque rouge apparaît sur son bras après ce qui semble être une piqûre d’insecte. Huit jours après, l’enfant commence à faire des crises d’épilepsie.
Les crises deviennent progressivement sévères et résistantes aux traitements. Plusieurs examens sont réalisés. Les premières IRM sont normales. Puis apparaissent progressivement des anomalies touchant principalement l’hémisphère droit du cerveau. Une encéphalite de Rasmussen, maladie neurologique inflammatoire rare, est notamment envisagée.
Compte tenu de l’environnement de l’enfant, qui vit à proximité d’une zone boisée fréquentée par des cervidés et des rongeurs, les médecins recherchent également des infections transmises par les tiques. Les tests réalisés pour la maladie de Lyme sont négatifs.
La piste de la griffure de chat est aussi explorée. Trois laboratoires commerciaux recherchent des anticorps contre différentes espèces et souches de Bartonella. Tous les tests reviennent négatifs.
L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Même des examens sanguins très poussés restent négatifs
En 2022, les parents contactent une équipe de recherche de l’université d’État de Caroline du Nord, spécialisée dans les infections à Bartonella.
Cette fois, plusieurs prélèvements sanguins sont réalisés à des jours différents. Les chercheurs utilisent des milieux de culture spécialement conçus pour favoriser la croissance des bactéries, associés à des techniques de PCR très sensibles.
Au total, quinze analyses réalisées à différents moments ne retrouvent toujours pas Bartonella dans le sang de l’enfant.
Même lorsque les chercheurs savaient précisément ce qu’ils cherchaient, même avec des techniques plus sophistiquées que celles utilisées couramment, le sang restait négatif.
Puis les médecins ont analysé un autre compartiment de l’organisme.
La bactérie était dans le cerveau
En juin 2022, une biopsie cérébrale est réalisée dans le cadre de l’exploration de l’épilepsie sévère de l’enfant.
Les cultures bactériennes et fongiques conventionnelles sont négatives. Des PCR recherchant plusieurs agents infectieux sont également négatives.
Mais un fragment frais de tissu cérébral est envoyé au laboratoire spécialisé de Caroline du Nord. Il est placé dans deux milieux de culture d’enrichissement différents puis analysé par des méthodes moléculaires très sensibles.
Cette fois, les chercheurs détectent l’ADN de Bartonella henselae. L’ADN est amplifié puis séquencé, avec une très forte correspondance avec une souche de référence.
La bactérie qui n’avait pas été retrouvée dans le sang est donc détectée dans le tissu cérébral.
Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses pour expliquer cette localisation. Ils évoquent notamment un possible passage vers le cerveau ou un déplacement le long d’un nerf périphérique. Ces mécanismes restent des hypothèses et cette observation, à elle seule, ne permet pas d’affirmer que Bartonella explique l’ensemble de la maladie neurologique de l’enfant.
Mais la démonstration microbiologique est là : les examens sanguins étaient négatifs alors que de l’ADN bactérien a finalement été identifié dans le compartiment atteint.
Un test négatif répond à une question précise, il ne répond pas à toutes les questions
C’est probablement l’enseignement le plus important de cette histoire.
Un examen biologique n’est jamais une photographie parfaite de l’ensemble de l’organisme.
Son résultat dépend notamment du prélèvement effectué, du moment auquel il est réalisé, de la quantité de microorganismes présents dans l’échantillon, de leur éventuelle circulation intermittente dans le sang, de la cible moléculaire recherchée et de la sensibilité de la technique utilisée.
Les auteurs de l’étude expliquent ainsi que la très faible quantité de bactéries circulant éventuellement dans le sang, une bactériémie intermittente ou une infection principalement localisée dans le système nerveux central ont pu contribuer aux nombreux résultats négatifs. Ils rappellent également les limites de sensibilité de certaines sérologies pour Bartonella, particulièrement dans des infections anciennes.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un test négatif doit être systématiquement considéré comme faux.
Cela signifie qu’il doit être interprété dans son contexte clinique.
Lorsque les signes cliniques sont sévères, cohérents, persistants et inexpliqués, un résultat négatif ne devrait pas automatiquement fermer toutes les pistes.
Chercher aussi dans le compartiment où se manifeste la maladie
Ce cas apporte également un enseignement fondamental sur la nature des prélèvements.
Dans cette histoire, il faut être très précis : ce n’est pas une ponction lombaire qui a permis d’identifier Bartonella, mais une biopsie de tissu cérébral, réalisée pour des raisons neurologiques indépendantes.
En conclusion, dans certaines atteintes localisées, le sang ne donne pas nécessairement toutes les informations sur ce qui se passe dans l’organe concerné.
Dans certaines pathologies neurologiques et selon les indications médicales, l’analyse du liquide cérébrospinal obtenu par ponction lombaire peut ainsi apporter des informations que la seule prise de sang ne fournit pas. C’est notamment déjà le cas dans la démarche diagnostique de certaines atteintes neurologiques de la borréliose de Lyme.
Il faut donc éviter une médecine dans laquelle une prise de sang négative deviendrait trop rapidement synonyme de « rien d’infectieux ».
La question devrait plutôt être : avons-nous recherché le bon agent, avec la bonne méthode, au bon moment et dans le bon prélèvement ?
Et l’histoire ne s’arrête toujours pas là
En 2024, les chercheurs développent de nouvelles cibles moléculaires pour rechercher des parasites du genre Babesia.
Ils reprennent alors les échantillons sanguins et cérébraux de l’enfant conservés depuis plusieurs années.
Les premières méthodes moléculaires utilisées pour rechercher Babesia avaient, elles aussi, donné des résultats négatifs.
Mais de nouvelles PCR ciblant d’autres régions de l’ADN permettent cette fois d’identifier deux organismes distincts : Babesia odocoilei et Babesia divergens-like MO-1. Leur ADN est retrouvé à plusieurs dates et dans différents échantillons.
Autrement dit, la technologie disponible en 2024 a permis de voir ce que les méthodes utilisées auparavant n’avaient pas permis de détecter.
Les auteurs restent prudents. Ils ne peuvent déterminer avec certitude quand ni comment l’enfant a acquis ces infections, ni quelle part respective Bartonella, les Babesia, une exposition concomitante à des mycotoxines ou d’autres mécanismes ont joué dans son tableau neurologique extrêmement complexe.
C’est précisément ainsi que doit avancer la science : constater, rechercher, formuler des hypothèses, développer de nouveaux outils, vérifier et continuer à questionner.
Nous ne sommes probablement qu’au début de la connaissance des zoonoses
Cette observation dépasse largement le cas de la maladie de Lyme.
Nos interactions avec les animaux domestiques, la faune sauvage et les arthropodes vecteurs nous exposent à un nombre considérable de microorganismes. Certaines zoonoses sont bien connues. D’autres le sont beaucoup moins. Certaines espèces considérées historiquement comme essentiellement animales commencent seulement à être étudiées chez l’être humain.
Les auteurs de l’étude soulignent justement que l’amélioration des cultures et des méthodes moléculaires permet aujourd’hui de documenter davantage d’infections zoonotiques multiples ou successives.
Pour France Lyme, cette évolution doit nous conduire la communauté scientifique et médicale à explorer ces agents pathogènes.
Les maladies vectorielles à tiques ne se résument pas à Borrelia. Une tique peut transmettre plusieurs agents infectieux et la signification clinique des co-infections reste encore insuffisamment comprise. France Lyme rappelle d’ailleurs régulièrement que l’évaluation clinique et les examens biologiques doivent être interprétés ensemble.
La France doit accélérer l’accès aux technologies diagnostiques de pointe
La France n’est pas dépourvue de compétences. Des laboratoires spécialisés et des Centres nationaux de référence réalisent notamment des sérologies, des PCR, des cultures spécialisées ou du séquençage pour certaines infections rares. Le CNR français compétent pour les bartonelloses reçoit par exemple des prélèvements sanguins, des biopsies et différents liquides biologiques et dispose de techniques moléculaires et de culture spécialisées.
Mais il existe encore un écart considérable entre les capacités développées dans certains laboratoires de recherche et les examens auxquels peut accéder couramment un patient.
Cultures d’enrichissement prolongées, PCR digitale, répétition des prélèvements, nouvelles cibles moléculaires, séquençage très spécialisé ou réanalyse d’échantillons conservés ne font pas partie du bilan diagnostique habituel.
Le véritable enjeu est donc de créer beaucoup plus rapidement des passerelles entre recherche et soins, afin que les innovations diagnostiques pertinentes puissent être évaluées, validées et, lorsqu’elles démontrent leur intérêt, mises à disposition des médecins et des patients.
Écouter la clinique avant de conclure qu’il n’y a rien à trouver
Les patients atteints de maladies complexes décrivent depuis longtemps des symptômes neurologiques, cardiaques, cognitifs, articulaires, immunitaires ou généraux parfois très invalidants.
Ces symptômes ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’une infection précise.
Mais ils constituent une information clinique.
Lorsqu’un patient continue de se dégrader malgré des examens usuels rassurants, la réponse ne peut pas être simplement : « les analyses sont négatives, il n’y a donc rien ».
L’absence de preuve avec les outils disponibles n’est pas toujours la preuve de l’absence.
La clinique ne doit pas remplacer le laboratoire. Mais le laboratoire ne doit pas non plus remplacer la clinique.
C’est leur confrontation, associée à l’histoire du patient, à ses expositions, à l’évolution de ses symptômes et, lorsque cela est nécessaire, à des examens spécialisés, qui permet de faire progresser le diagnostic.
Pour préparer une consultation devant une situation complexe, ce cas peut notamment inviter à poser quelques questions simples :
- Les examens réalisés recherchent-ils réellement les agents infectieux compatibles avec mon histoire clinique et mes expositions ?
- Quelle est la sensibilité du test utilisé et un résultat négatif permet-il réellement d’exclure cette hypothèse dans ma situation ?
- Lorsque les symptômes concernent principalement un organe ou le système nerveux, existe-t-il un prélèvement ou un examen spécialisé plus informatif, si le médecin estime qu’il est indiqué ?
- Mon dossier justifierait-il l’avis d’un centre expert ou d’un laboratoire spécialisé ?
Il ne s’agit pas de réclamer systématiquement des examens invasifs ou de multiplier sans discernement les analyses.
Il s’agit de défendre un principe beaucoup plus simple : devant une maladie sévère et inexpliquée, continuer à chercher.
Cette histoire extraordinaire nous rappelle que les connaissances d’aujourd’hui ne sont pas celles de demain.
En médecine comme ailleurs, ce que nous ne savons pas encore détecter peut exister.
Et c’est précisément pour cela que la recherche est indispensable.
Source principale : Marc Gozlan, « Grave épilepsie réfractaire chez un enfant : des années d’errance diagnostique après une simple griffure de chat », Le Monde, 17 août 2026. Étude scientifique : Breitschwerdt EB, Maggi RG, Robveille C, Kingston E. Bartonella henselae, Babesia odocoilei and Babesia divergens-like MO-1 infection in the brain of a child with seizures, mycotoxin exposure and suspected Rasmussen’s encephalitis, Journal of Central Nervous System Disease, 12 mars 2025, DOI 10.1177/11795735251322456.
Griffures de chat sur le côté droit du visage d’un petit garçon de 2 ans. Photo datant de décembre 2016, fournie par les parents. BREITSCHWERDT EB, ET AL. J CENT NERV SYST DIS. 2025 MAR 12;17:11795735251322456.

